L’édition 2024 du Tour de France vient de s’achever et, comme à chacune depuis une vingtaine d’années, j’ai été un téléspectateur et spectateur assidu de l’événement. Même si, pour le fan et pratiquant de cyclisme que je suis, le Tour n’est pas la seule épreuve suivie au cours de l’année, ni peut-être la plus appréciée, je ne loupe quasiment aucun des moments de cette course. Il doit être parfois difficile, d’un point de vue extérieur, de comprendre cette relation passionnelle. N’ai-je pas déjà eu le droit à des interrogations du type « mais, tu regardes pendant 5h des cyclistes qui pédalent ? ».
Fait incontestable mais bien trop réducteur, j’entends ici, à travers ces lignes, décrire que ce qu’il se passe, à travers mon écran ou sur les bords des routes, est quelque chose de bien plus romanesque, un objet de spectacle et de narration tel que peut l’être une bonne série TV. Un scénario à suspense, avec des ramifications multiples, des personnages antagonistes, des décors variés, des émotions, des temps faibles pour mieux apprécier les temps forts, voilà la liste des ingrédients d’une série réussie.
Commençons par le scénario. À chaque étape, il s’écrit devant nos yeux, en fonction des parcours proposés, bien entendu, et de la volonté des coureurs. Mais bien souvent, des détails font la différence. Une épidémie de COVID, un terre-plein central mal signalé – quelle aurait été la tournure de ce Tour si Pogacar n’avait pas évité par miracle celui de l’étape 5 ? – autant d’éléments qui demandent la vigilance du spectateur. La course n’est jamais écrite à l’avance et les minutes, voire les heures, passées à regarder la monotonie d’un peloton peuvent s’expliquer par cette seconde où tout va basculer.
Alors bien sûr, souvent cette longue attente où la course n’est pas animée peut être source de frustration et laisser une impression de perte de temps. Mais si l’on aime autant les temps forts, les attaques, les coups tactiques, les défaillances insoupçonnées, c’est aussi grâce à la présence des temps faibles. Bon nombre s’en sont plaints cette année, ce qui a même fait réagir l’organisateur promettant des aménagements de parcours pour réduire les étapes verrouillées, mais je pense que c’est une erreur. Une bonne série, c’est une alternance, les temps faibles pour mieux servir les temps forts. Espérons au moins que ceux qui en veulent toujours plus ne soient pas ceux qui doutent, peut-être à raison, de la tenabilité du rythme toujours plus effréné, sinon, bonjour la dissonance cognitive.
Car, actuellement, nous sommes plutôt servis. Et en grande partie grâce aux acteurs de la série. S’il y a quelques années, le cyclisme avait perdu de son panache, je pense que c’est aussi qu’il n’était pas incarné par des duels au sommet. D’un côté Pogacar, l’attaquant débridé, de l’autre Vingegaard, le défenseur calculateur. L’un à l’aise et extraverti, bon communicant – une vidéo drôle sur les réseaux et c’est peut-être un regard détourné du passif sulfureux de son entourage, sorte de stratégie de dédiabolisation vue par ailleurs – l’autre, introverti et froid.
Mais honnêtement, je suis plus intéressé par les acteurs secondaires, ceux avec lesquels je ressens une proximité, de par ce qu’ils transmettent. Malheureusement, comme dans toute série, le casting évolue et de saison en saison, certains disparaissent. Pinot l’année dernière, Bardet cette année.
Aussi, comme toute série reconnue, tout le monde aime avoir son avis dessus. C’est à la fois la beauté du Tour et ce qui m’en exaspère. Partagé entre la fierté de voir, chaque mois de juillet, des non-connaisseurs tenter de suivre, mais frustré de comprendre que le Tour vampirise tout le reste du cyclisme. Ceux-là n’aiment pas forcément le vélo, ils aiment le Tour et ses contours.
Et il faut les comprendre, c’est sans doute la seule série aussi accessible où le seuil de sa porte peut être le lieu du tournage. Le folklore autour du Tour attire. La caravane, notamment, rend fou et certains se battent plus pour un échantillon de lessive que pour applaudir les acteurs. Mais nombreux sont aussi les fans assidus qui rendent ces journées au bord des routes mémorables, qui justifient la longue attente pour le passage éphémère des coureurs.
Enfin, cette fascination pour le Tour a même conduit à des réinterprétations modernes, comme la série produite par Netflix. Bien que l’idée soit séduisante, je trouve que ce travail de Netflix apporte trop de réinterprétations, dénaturant ainsi l’essence même de l’événement. Cette version édulcorée et scénarisée ne parvient pas à capturer la véritable essence du Tour, celle qui se déploie sous nos yeux à chaque étape, avec toute son authenticité et ses imprévus. Pour moi, rien ne vaut l’original, ce feuilleton en direct qui se déroule chaque année sur les routes. Vivement la saison prochaine !

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