Surdomination: cadeau ou fardeau ?

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À 48 km, quelques secondes de fulgurance, et le suspense s’envole une fois de plus. Tadej Pogacar vient de conclure sa saison par une énième victoire, sans laisser aucun espoir à la concurrence. Pour le palmarès 2024 : Strade Bianche, Liège-Bastogne-Liège, classement général du Tour d’Italie (vainqueur de 6 étapes, meilleur grimpeur), classement général du Tour de France (vainqueur de 6 étapes), Grand Prix de Montréal, championnat du Monde et enfin Tour de Lombardie. Je profite donc des derniers kilomètres de cette course, à l’issue d’un scénario déjà connu, pour partager mon regard sur cette surdomination.

D’abord, je dois reconnaître à Pogacar un certain panache et un sens du spectacle. Trop souvent, dans le cyclisme passé, j’ai fait partie de ceux qui se sont plaints des scénarios pénibles, notamment sur les Grands Tours, avec des schémas de course cadenassés. De la Banesto des années 90 avec les 5 victoires d’Hindurain, aux 7 victoires d’Armstrong avec l’US Postal, jusqu’aux 5 titres de Christopher Froome avec Sky/Ineos, la surdomination était déjà là. Mais elle avait avec elle le poids d’une froideur supplémentaire : une course par étapes verrouillée, un rouleau compresseur sur le dernier col, une attaque soigneusement placée, et c’était bouclé, bonsoir, à l’année prochaine. De plus, les coureurs étaient alors ultra-spécialisés, d’un côté ceux qui chassaient les Grands Tours, de l’autre ceux qui s’attaquaient aux classiques, les deux bien cloisonnés. On entendait alors les plus anciens regretter l’époque Merckx, que je n’ai pas connue. Pogacar a le mérite de nous laisser voir ce qu’elle pouvait être. De l’aveu même du principal intéressé, Merckx a reconnu que Pogacar était un cran au-dessus. Le passé fantasmé, en mieux, dans une époque actuelle où le cyclisme est encore plus développé. Alors, de quoi certains se plaignent-ils ?

Eh bien, je vais essayer d’y répondre, car j’en fais partie, de ceux qui commencent à être lassés. Mais je me dois d’aborder un sujet, passage obligé dans le cyclisme : le dopage. Dans cet article, je ne compte pas épiloguer sur ce thème. Oui, certains ramèneront toujours ce sport à son ténébreux passé. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous payons encore les conséquences des années sombres. Et oui, je ne fais pas partie des fans béats et optimistes. Les doutes sont permis, et même nécessaires, pour veiller à ce que notre sport ne replonge pas. Mais les doutes ne doivent pas être des convictions, à défaut de preuve. Nous regretterons toujours, nous, amateurs de cyclisme, le deux poids, deux mesures que nous subissons face aux autres sports qui se voilent la face. Mais ainsi soit-il.

Au-delà de ce sujet, réponse souvent trop facile qui vient balayer tout autre argument, je préfère livrer mes sentiments de lassitude face à la saison de Pogacar. Le problème, cette année, ce n’est pas tant ses victoires que la répétition du même scénario. Une attaque assassine où tout suspense est annihilé à des dizaines de kilomètres de l’arrivée. Les courses, habituellement si attrayantes (classiques, étapes de montagne des Grands Tours), deviennent aussi monotones qu’une arrivée au sprint sur une étape de plaine. On allume la télé au bon moment, généralement à 70 km de l’arrivée, on regarde l’attaque, on attend dix minutes pour que l’écart dépasse la minute, puis on peut tranquillement retourner à nos autres occupations. Heureusement, le cyclisme nous propose des courses dans la course pour pallier l’absence de suspense quant à la victoire : lutte pour le podium, pour les maillots distinctifs… Alors oui, je regrette une époque pas si lointaine où les scénarios étaient plus ouverts, où les champions de l’époque avaient leurs failles. Je ne ferai pas revenir l’agriculteur de Melisey, mais puisque j’écris ces mots le jour du Tour de Lombardie, je ne peux que comparer son duel épique avec Nibali sur cette même course en 2018 avec le scénario écœurant du jour.

Alors, peut-être que j’ai ces sentiments parce que ma vision trop romantique du sport parle. Sans doute aussi parce que je me considère, sans fausse modestie, comme un expert du cyclisme. Car si je fais le parallèle avec d’autres sports, il est vrai que la surdomination de certains ne m’a jamais lassé. Pour rebondir sur l’actualité, n’étant pas un puriste du tennis, j’ai pourtant toujours suivi les tournois du Grand Chelem. Et il est vrai que la présence des trois superstars m’a toujours captivé, bien plus que l’époque actuelle où ce sport peine à retrouver une véritable tête d’affiche. Sans doute que la surdomination sert à créer des figures qui dépassent leur propre sport et permettent d’attirer les néophytes. Bolt a servi l’athlétisme, Duplantis aussi. Mais là encore, on parle d’un intérêt porté sur eux tous les quatre ans, car rares sont ceux qui regardent les championnats du monde et encore moins les meetings de la Diamond League. Localement, j’ai même pu constater l’effet de la surdomination. En 2017 et 2018, le TFC ne traversait pas sa meilleure période. Le Stadium n’était pas aussi plein. Sauf pour certains matchs, et notamment ceux du PSG, où les gens venaient admirer le PSG et ses stars, même si le scénario du match était écrit à l’avance.

Mais selon moi, cela ne tient qu’un temps. Pour reprendre l’exemple précédent, ce qui a permis de fidéliser le public toulousain, c’est le nouveau projet insufflé par Comolli et son équipe, les bien meilleurs résultats, et la capacité à redevenir compétitifs. J’ai d’ailleurs trouvé une étude intéressante : dans le cas du football australien, il a été démontré que les matchs dont l’issue est plus incertaine attirent davantage de spectateurs et génèrent plus de revenus. Toujours dans l’anecdote personnelle, certes bien aidé par la série Netflix qui lui est consacrée, j’avais retrouvé goût à suivre la Formule 1. Le duel Hamilton-Verstappen, puis la surdomination de Verstappen, m’ont captivé. Cependant, cette surdomination, trop longue dans la durée, a fini par me lasser.

Alors, pour conclure, je dirais que la surdomination, personnifiée ici par Pogacar, a son intérêt même pour moi. Déjà, car dans le vélo, elle a permis de redonner un élan de fraîcheur aux scénarios établis. Cependant, la surdomination prolongée me lasse. J’ai écrit ces lignes après l’attaque de Pogacar, face au peu d’intérêt que suscitait pour moi la suite de la course. L’autre jour, j’ai préféré me rendre au Stadium pour TFC-Lyon plutôt que d’assister au Championnat du monde. Mon avis diffère sans doute de celui du grand public. Mais je crains que, pour ce dernier, ce soient majoritairement les soupçons qui l’emportent. Il faudra nécessairement que j’aborde ce sujet dans un prochain article pour en donner ma vision. En attendant, j’attends avec impatience celui qui pourra venir concurrencer Pogacar pour redonner du suspens à ce sport.

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